03 octobre 2023
Je sais il n’y a surement pas plus cliché que de détester la rentrée, mais je suis désolé, c’est physiologique chez moi, ça me tord le ventre, ça m’assèche la bouche et réveille une sorte de peur ancestrale, animale, une sourde terreur ontologique.
La rentrée c’est l’époque de toutes les frustrations, de toutes les contraintes et de toutes les désillusions. C’est accepter de troquer le chaud sable de la plage contre la froide brillance du marron à peine éclos, le maillot de bain contre le pantalon et les premières manches longues, la légèreté de la vie estivale contre la sombre compétition scolaire. Compétition non pas entre les élèves, non pas vis-à-vis des professeurs, mais compétition contre les parents et le système scolaire, qui transforment chaque élève un peu rétif à la pieuvre éducative en une sorte de résistant perdu dans la Kommandantur et qui doit du matin au soir se dissimuler, planquer ses objectifs qui sont simples pour l’élève, échapper à ses devoirs, dormir paisiblement en cours, avoir des notes acceptables pour les juges parentaux (combien il a eu le meilleur de la classe ?) et garder suffisamment de temps pour rêver à de lumineuses plages tandis que Thalès ou Pythagore tentent de vous faire croire en l’importance des triangles ou en l’existence de la valeur algébrique ou encore qu’un insensible pédagogue essaie de vous convaincre que Baudelaire comptait les pieds ou que Rimbaud travaillait assonances ou allitérations, commentaires qui n’ont pour seul but que de permettre à ce sinistre fossoyeur de la littérature de disserter à l’envie sur des sujets secs et abruptes sur lesquels il peine à asseoir une autorité illégitime, ajoutant à l’inanité de son propos, la cuistrerie du technicien aveugle à l’esthétique.
J’ai encore en bouche le goût des larmes de la rentrée, l’odeur si particulière de ce mouchoir frais que me tendait ma mère les jours de rentrée, sorti de son sac à main, il sentait à la fois le cuir et son parfum, je connais encore les insomnies précédant le jour fatidique, les montées de terreur à l’idée d’avoir tel ou tel instituteur, cette crispation qui part de mon fondement et me fait entièrement tendu au moment d’arriver à l’école, ce ventre noué à triple tour et cette envie surtout de ne pas y aller, de gagner une minute, une heure une journée, attendez Monsieur le bourreau, cinq minutes encore !
Puis la résignation arrivant devant l’école, non elle n’a pas brulé durant la nuit, non M.Prot, la terreur de tous les élèves n’était toujours pas en retraite, la cour et son revêtement de goudron grossier allait encore à nos genoux donner des plaies aussi inguérissables que la vexation due aux inégalités de ce goudron qui vous font perdre une partie de billes qui semblait gagnée, mais moins vives tout de même que celle causée par l’institutrice brandissant votre cahier pour le montrer à la classe entière en indiquant que tout ce qu’il ne faut pas faire est contenu dans votre cahier !
Dans cet univers carcéral, deux oasis, les récrés, moments brefs où l’on doit faire provision d’oxygène pour tenir jusqu’à la prochaine sonnerie libératrice.
Aujourd’hui encore, devenu parent d’élève donc complice objectif de la pieuvre à qui j’ai sacrifié ma progéniture, je redoute toujours la traditionnelle et quasi obligatoire réunion de rentrée, surtout si le professeur a l’idée de la tenir dans la classe et de vous asseoir à la place même où votre progéniture souffre au quotidien, alors je ne sais de quels temps immémoriaux remonte en moi l’impression que je vais être démasqué, que je vais me faire prendre, que le résistant est arrêté par le gestapiste et qu’il sera comme il se doit torturé puis exécuté dans une cave sordide avant que son cadavre ne soit abandonné aux corneilles (d’où l’importance dans le système scolaire de ne jamais bayer aux corneilles, ça peut vous emmener très loin !).
Que dire de la pré-torture que représente l’achat des fournitures scolaires, étant d’une génération dont les parents n’ont pas été totalement conquis par l’axiome moderne et abscons qui dit : « Je consomme donc je suis. », je n’ai jamais eu droit qu’aux classeurs noirs ou verts ou rouges en carton recouvert d’une horrible pellicule de matière plastique criarde, aux trousses les plus sobres et pratiques, au cahier de texte le plus fonctionnel et totalement dénué de fantaisie, de photos ou d’illustrations qui aurait pu me distraire et au strict minimum concernant les stylos, gommes, crayons, cartables et autres accessoires de tortures parmi lesquels compas et rapporteur font figure de pièces maîtresses.
Non décidément je n’aime pas la rentrée et je n’aime pas l’école.
Victor Hugo est bien d’accord avec moi, terminons en le citant :
Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues !
Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues !
Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
Vous niez l’idéal, la grâce et la beauté !
Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles !
Car, avec l’air profond, vous êtes imbéciles !
Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout !
Commentaires(0)