20 janvier 2022
J’aime bien les gens qui ont beaucoup de souvenirs.
Alors oui, c’est vrai j’aime bien moi-même me souvenir de tas de choses, surtout si ce sont des choses qui n’ont pas une grande importance, le modèle et la couleur de la voiture de mon oncle Michel en 1979 ou l’odeur du sac à main de ma mère quand elle l’ouvrait pour me donner un mouchoir pour sécher mes larmes le jour de la rentrée scolaire ou bien encore la couleur d’un ciel ou une histoire drôle, une chanson ou une poésie, je trouve grand plaisir à me souvenir, plus qu’à me rappeler un théorème ou une règle de grammaire latine comme le double accusatif ou l’ablatif absolu dont je ne me souviens que des noms et qui ne génèrent pas de grandes émotions.
J’aime surtout le moment où l’on se rappelle, le moment où l’on se rend compte de façon quasiment divinatoire, inconsciente que l’on a un souvenir très précis d’un moment au moment même où on l’évoque, sans pouvoir savoir avant cette évocation que ce souvenir était présent, ordonné, précis et rangé, on arrive à se retrouver surpris par la précision de sa mémoire, et la netteté de son souvenir.
Alors évidemment il y a aussi les souvenirs moins agréables, ceux qui n’éveillent aucune nostalgie, ceux qui vous rappellent à quel point vous vous êtes sentis mal à l’aise, idiot, inconvenant, mal à propos, hélas on ne peut jouir de sa mémoire de manière sélective, en tout cas pas consciemment, aussi l’ensemble des souvenirs nous constitue une bibliothèque de sensations, bonnes et moins bonnes. J’aime bien les gens qui ont tout cela en eux, et puis il y a une légère vanité à faire partie des souvenirs de cette cousine si jolie qui si elle n’avait pas été ma cousine… enfin bon…
Je me méfie des gens qui ne se rappellent de rien, qui refusent la nostalgie, je me méfie de ceux qui prennent trop de temps à prendre des photos au lieu de graver dans un coin de leur mémoire le moment important, émouvant un peu comme une grand-mère qui fait ses confitures pour retrouver l’hiver venu le goût des fruits de l’été, de plus le goût a un peu changé, et ce nouveau goût est meilleur que celui du fruit, et plus on va tremper le doigt dans le pot de confiture et plus la confiture sera bonne !
Le souvenir se bonifie avec le temps, il prend des teintes plus chaudes, des inflexions plus douces et provoque des sensations plus fines.
La nostalgie camarade, c’est peut-être ce qu’il y a de plus universel. Vouloir aller de l’avant sans cesse et sans jamais revivre une bribe de son passé, une seconde de douceur ou de bonheur me semble le comble de l’absurdité, le plus grand moyen de se perdre de ne pas avoir de fil de trame à sa vie, de tricoter dans le vide. A quoi bon vivre de belles choses si ce n’est pour s’en souvenir, pour les revivre à petites gorgées comme on déguste un vieil alcool, avec gourmandise et un tantinet de solennité. La nostalgie est ce qui différencie l’homme de l’ordinateur, c’est ce qui nous permet une hiérarchie dans nos heures passées, un classement de nos meilleurs moments, classement qui change d’un jour sur l’autre, d’une minute à l’autre, d’un souvenir à l’autre, ce classement ne compte que des numéros 1, chacun chassant l’autre pour prendre la place du précédent.
Et puis quoi de meilleur que d’évoquer des souvenirs avec ceux qui étaient alors présents, de bénéficier de leurs éclairages, de rénover et enrichir nos souvenirs, ainsi 20 ans après apprend-on que lors de ce fou rire à la messe de minuit, notre cousin Albert (l’aîné des cousins) avait au préalable été sermonné par notre grand-mère qui avait exigé qu’il ne soit pas à côté de ses autres cousins car tous ensemble on sait ce que cela donnera, et qu’il avait réussi à se faufiler pour se retrouver derrière ses cousins et que leur recueillement en avait pris un coup fatal, fou rire, gros yeux des parents puis expulsion de l’église jusqu’à ce qu’ils reprennent raison… cela permet aussi de frémir rétrospectivement à ce qu’il aurait pu advenir si et tu te rends compte si et si finalement …
La nostalgie est un art que l’on doit cultiver, il faut prendre le temps de piocher un peu dans sa mémoire, inutile de donner de grands coups, en grattant légèrement on peut trouver d’énormes pépites proches de la surface, et aussi étrange que cela puisse paraître ressentir de grandes bouffées de nostalgie qui vous font quelques picotements au coin des yeux, quelques courbatures autour du cœur, qui vous laissent songeur et un peu triste, c’est surement le meilleur moyen de se faire du bien de ressentir sa profondeur, de dérouler de bons moments passés qui annulent les éventuels mauvais moment du présent, c’est surement pour cela que l’on a plaisir à revoir de vieux amis.
Oui vraiment j’aime bien les gens qui ont beaucoup de souvenirs, qui les égrènent et qui se rendent heureux avec des petites doses de tristesse, la nostalgie n’est jamais décevante !
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