10 octobre 2023
J’aime bien les gens dont on ne sait pas trop de prime abord s’ils sont gentils ou rongés de jalousie, s’ils sont taciturnes ou réservés, s’ils sont entreprenants ou léthargiques, bref s’ils sont agréables à fréquenter ou si le mieux est de les saluer de loin en loin en prenant bien garde de ne pas créer de lien.
J’aime bien les gens qui se méfient un peu des gens, qui ne sont exhibitionnistes de leurs sentiments, ou qui jouent faussement la comédie de l’amitié tel que le ferait un commerçant qui serait plus commerçant qu’ami. Mais si, vous en connaissez au moins un, il n’est d’ailleurs pas forcément commerçant, il peut très bien être notaire ou plombier, mais il ne manque jamais de vous couvrir de compliments aussi gratuits voire injustifiés que souvent mal à propos. Ainsi il ne peut s’empêcher de penser que le quadra ou quinqua carré, ventru, chaleureux et bon vivant est un ancien rugbyman. Vous aurez beau lui dire que vous n’avez jamais pratiqué ce noble sport, il ne manquera jamais une petite allusion brodée de fausse complicité à la joyeuse rudesse des libations de la troisième mi-temps. Ce type de personne a un schéma mental particulièrement rétif au changement, ainsi il vous colle de lui-même dans une case une bonne fois pour toutes et ne revient jamais sur ses erreurs, affectant une familiarité que vous ne lui rendez pas, une complicité que vous ne partagez pas et ne manquant jamais de vanter vos mérites les plus imaginaires. Cet interlocuteur est plutôt agréable même s’il ne vous connait pas au fond, mais semble le croire, vous attribue des mérites qui ne sont pas les vôtres, et vous offre ce qui pourrait sembler une franche camaraderie alors que vous ne lui avez rien demandé.
Comme il feint de vous connaître mais est à côté de la plaque, vous ne donnez pas trop de signes de réciprocité à celui qui vous prend pour un ancien rugbyman volontiers paillard et picoleur alors que vous êtes passionné par la philosophie allemande et que vous êtes contrôleur de gestion de votre état (est-ce compatible ?).
Le problème c’est que ce commerçant (appelons-le ainsi, tant pis pour les vrais commerçants qui ne lui ressemblent pas), vous couvre de gloire, mais il le fait avec toute personne qu’il croise, c’est un réflexe qu’il a et qui ressemble à cette légère obséquiosité avec laquelle vous êtes accueilli ou devrais-je dire vous étiez accueilli dans les « vrais » magasins, ceux qui comptaient un patron propriétaire du magasin et des vendeurs qui savaient ce qu’ils vendaient et étaient très souvent eux-mêmes très concernés par cette activité. D’une politesse parfaite, quand vous entriez dans un univers qui était non seulement un lieu de commerce mais le reflet d’une volonté, d’une politique, on vous recevait, on ne vous abrutissait pas dès la porte poussée par de la musique trois fois trop forte, et à la fin de vos achats, on vous raccompagnait à la porte en ne manquant jamais de vous remercier plutôt six fois qu’une. Certes on en faisait un tout petit peu trop dans la politesse et les bonnes manières, c’était ce qui différenciait cette visite au magasin de M. Machin du thé chez la comtesse vonTruc et aussi le fait que la comtesse ne vous demandait aucun argent pour vous offrir le thé, ce qui n’était pas le cas de M. Machin, bien décidé à vous vendre en plus du costume des chemises, des cravates et un manteau. Eh bien celui que je m’efforce de vous décrire a gardé cette touche d’un peu trop dans ses rapports avec ses semblables, ce qui fait que vous vous attendez toujours à sa fréquentation à devoir lui payer quelque chose, vous avez l’impression d’être toujours dans son magasin, à la longue, vous en arrivez à avoir le sentiment que vous lui devez quelque chose, qu’il serait convenable que vous lui glissiez la pièce, avec tout ce qu’il fait pour vous !
Voilà en quoi je le nomme commerçant, tous les compliments ou flatteries dont il vous accable ont un prix, mais contrairement à l’honnête commerçant qui attend que vous manifestiez un intérêt pour sa marchandise avant de tenter de vous en vendre le plus possible, ce dernier vous oblige à acheter sans que vous n’ayez manifesté le moindre intérêt pour une marchandise sans grande valeur qu’il tente de fourguer à tout le monde de la même façon un tantinet lourdaude.
Alors oui, vraiment, j’aime bien les gens dont on ne sait pas de prime abord ce qu’ils pensent de vous, et dont on ne sait pas de prime abord ce que l’on doit penser d’eux.
Commentaires(0)